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7 mai 2026

« Le dialogue social a vocation à construire l'avenir, et non à se limiter à la gestion des conséquences » — Entretien avec Sophie Thiéry (Dialogues)

Par Fabrice Richard, Co-fondateur de La Faabrick Cherdet

« Le dialogue social a vocation à construire l'avenir, et non à se limiter à la gestion des conséquences » — Entretien avec Sophie Thiéry (Dialogues)

Sophie Thiéry a traversé les frontières du dialogue social sans jamais en perdre le fil. Ministère du Travail, CFDT, et depuis 2021, présidence de la commission Travail et Emploi du CESE, où elle a porté des travaux sur l’IA et le travail en amont du Sommet de Paris.

En 2025, elle a été nommée au Conseil de l’Intelligence Artificielle et du Numérique (CIANum), l’instance qui conseille le gouvernement sur les enjeux du numérique et de l’IA. Parallèlement, elle dirige Dialogues, une association qui réunit DRH et syndicalistes autour des mutations du travail.

Un parcours qui tombe à pic pour éclairer la période : intelligence artificielle, avenir du syndicalisme, rôle des branches… les sujets ne manquent pas. Conversation.

On va commencer par parler un peu de vous, Sophie. Quel parcours ! Racontez-nous vos différentes expériences et le fil rouge entre toutes celles-ci.

Mon fil rouge, c'est le travail.
J'ai débuté dans la fonction publique, au Ministère du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle. J'ai ensuite rejoint la Confédération CFDT, auprès de Nicole Notat, où j'ai notamment participé à des négociations nationales interprofessionnelles, dans le cadre de la Refondation sociale.

Après cela, j'ai travaillé douze ans chez Vigéo, dans le domaine de l'audit, du conseil. J'y ai réalisé une quarantaine d'accompagnements RSE (responsabilité sociale de l'entreprise) dans des structures très variées. Ces audits portaient notamment sur le respect de la négociation collective (dans la droite ligne de la convention fondamentale de l'OIT) et sur la qualité du dialogue social. C'est également à ce moment-là que j'ai pris conscience à quel point les questions environnementales et sociales sont interdépendantes.

Dans la même dynamique, j'ai exercé en tant que directrice RSE au sein d'une mutuelle de santé. J'ai notamment contribué à l'élaboration d'une politique d'achats responsables, à la définition d'une feuille de route pour l'investissement responsable, ainsi qu'à certaines politiques RH, en particulier en matière de mécénat de compétences. Au-delà des pratiques métiers, l'engagement RSE portait également sur le cœur d'activité, la santé, et nous avons créé, avec l'EHESP, une chaire intitulée RESPECT pour Résilience en santé, prévention, environnement climat et transition.

L'idée maîtresse qui a émergé de ces années est la suivante : ne plus cloisonner les enjeux de santé au travail, de santé environnementale et de santé publique, mais au contraire les articuler, en faisant de la prévention primaire une urgence.

Enfin, j'ai consacré deux ans au conseil en RSE, et plus particulièrement le déploiement de la CSRD, avant de rejoindre Dialogues en septembre 2025.

En parallèle de mon parcours professionnel, je siège au CESE depuis 2015 et, depuis 2021, j'ai l'honneur de présider la commission Travail et Emploi. Traditionnellement structurée autour des partenaires sociaux, en 2021 cette commission s'est enrichie d'une représentation plus large, intégrant des acteurs du monde environnemental, des mouvements de jeunesse et des associations. Cette évolution constitue une véritable opportunité : elle nous permet d'aborder les transformations du travail dans une perspective plus globale, pleinement ancrée dans les enjeux de société. Ce changement a toutefois représenté un défi, dans la mesure où la culture de la négociation et celle du plaidoyer ne sont pas toujours faciles à concilier. Mais cette diversité a finalement porté ses fruits et a largement enrichi nos travaux.

L'IA, l'écologie… de grandes mutations qui transforment également le dialogue social. Où en est-on concrètement ?

Ce sont des mutations majeures, et elles transforment le dialogue social en profondeur. L'intelligence artificielle et la transition écologique ne sont pas de simples sujets techniques : ce sont des objets de dialogue social.

L'IA ne constitue pas une évolution technologique comme les autres, et ce pour quatre raisons : sa rapidité de diffusion, le fait qu'elle concerne l'ensemble des métiers et des catégories professionnelles, sa présence déjà effective dans les entreprises, et son caractère évolutif. L'étude que nous avons adoptée au CESE en mars 2026 sur les compétences en apporte une illustration claire.

Dans ce contexte, le dialogue social a précisément vocation à construire l'avenir, et non à se limiter à la gestion des conséquences.

Au CESE, nous avons creusé ce sujet de l'impact de l'IA sur l'emploi mais aussi et surtout (car c'est encore trop souvent un angle mort) sur le travail lui-même. Nous avons traité le sujet à travers une analyse de controverse qui nous a conduits à poser que ces impacts dépendront avant tout des choix effectués dans les entreprises, de la manière la plus collective possible. Nous préconisons ainsi un dialogue social sur 9 points d'attention permettant de donner du sens au choix de l'IA, en identifiant les gains attendus et en étant clairs sur les modalités de partage de ces gains, mais aussi de repérer les risques et opportunités en matière d'évolution des compétences, d'organisation et des conditions de travail, de respect des données individuelles et collectives, de responsabilité juridique ou encore d'impact environnemental, … En la matière, le dialogue social accompagne les transformations et en retour ces mutations du travail peuvent également constituer un levier d'évolution du dialogue social.

Beaucoup d'entreprises sont aujourd'hui peu préparées, voire insuffisamment outillées, pour engager ce dialogue et mener ces chantiers de transformation. Dans ce contexte, le rôle de la branche devient structurant. Nous faisons face à un double défi : redonner de l'élan à la négociation de branche sur des sujets majeurs de transformation, essentiels pour les entreprises comme pour les salariés (IA, transparence salariale, etc.), et surtout faire vivre concrètement les accords conclus au niveau interprofessionnel ou des branches professionnelles.

Trop souvent, les entreprises ne connaissent pas le contenu de ces accords, et, plus problématique encore, les dispositifs d'accompagnement ou les aides auxquels elles pourraient prétendre. Clarifier et renforcer le rôle des branches sera l'un des grands enjeux des prochaines années.

Vous êtes aujourd'hui Directrice générale de Dialogues. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette association créée en 2003 ?

Dialogues est née il y a plus de 20 ans de la conviction que le dialogue social, ou plutôt les dialogues dans l'entreprise (vous avez forcément remarqué le S dans le nom de l'association !) constituait à la fois un levier privilégié d'accompagnement des transformations et participaient de la démocratie sociale. Dialogues est donc engagé depuis l'origine à la promotion d'un dialogue de qualité qui passe nécessairement par un (re)connaissance réciproque des acteurs du dialogue social : les directions et les représentants des salariés / organisations syndicales.

Plus récemment, nous avons toutes et tous pris la mesure de mutations d'une ampleur inédite : dérèglements climatiques, crise énergétique, accélération de la diffusion de l'IA, défis démographiques…

Aucune direction ne peut y faire face seule. C'est par le dialogue social que nous pourrons collectivement nous adapter au mieux.

Dans cette période complexe, il est essentiel de favoriser toutes les formes de dialogue plutôt que les clivages et les logiques d'opposition.

Après une large consultation de nos parties prenantes, nous avons ainsi actualisé notre raison d'être autour de trois axes :

  • Se (re)connaître : créer les conditions d'un dialogue de confiance entre les acteurs
  • S'inspirer : nourrir les pratiques à partir d'expériences concrètes
  • Inspirer : faire émerger et diffuser des pratiques utiles au débat social

Et notre signature est devenue : “Nourrir la confiance collective”.

Nous croisons les regards pour éclairer des sujets complexes avec exigence et pragmatisme. Concrètement, cela se traduit, d'une part, par des temps réguliers pour prendre de la hauteur et confronter les pratiques. Par exemple, Pierre Ramain est venu présenter en septembre les enjeux de la transposition de la directive européenne sur la transparence salariale, un sujet qui suscite de nombreux questionnements. Nous avons également bénéficié des retours d'expérience d'AXA sur la négociation autour de l'IA, de Norsys sur le dialogue social et environnemental, et de l'OIT sur le syndicalisme à l'international. En mars, des experts ont par ailleurs échangé avec des DRH et des représentants d'organisations syndicales sur la santé mentale au travail.

D'autre part, nous cherchons à produire des travaux collectifs utiles, en nous appuyant sur des partenariats universitaires et sur des groupes de travail ad hoc, construits en réponse à des besoins spécifiques exprimés par nos adhérents. Des formats agiles, concrets et directement opérationnels.

Aujourd'hui, Dialogues, ce sont plus de 60 entreprises adhérentes et l'ensemble des confédérations syndicales qui sont des partenaires de nos travaux et événements.

Le Ministre du Travail a ouvert des discussions sur le travail des jeunes, des seniors, sur la pénibilité, lors d'une grande conférence avec les partenaires sociaux. C'est un retour en grâce de la démocratie sociale ? Des accords sont encore possibles entre partenaires sociaux sur ces sujets ?

En France, le dialogue social en entreprise s'appuie sur un cadre particulièrement structuré : plus de 80 000 accords d'entreprise (selon le bilan de la négociation collective de la Direction générale du travail) conclus en 2024, ce qui illustre l'ampleur et la vitalité de la négociation au plus près du terrain.

Au niveau des accords nationaux interprofessionnels (ANI), les partenaires sociaux ont également su se saisir de sujets majeurs, comme récemment celui de l'emploi des seniors ou des transitions professionnelles, en assumant pleinement leur rôle de co-construction des règles collectives.

Il convient toutefois de veiller à ne pas réduire les partenaires sociaux à un rôle de simples exécutants de décisions prises en amont, avec parfois des lettres de cadrage très contraignantes…

Lorsque la négociation se limite à la mise en œuvre de prescriptions définies ailleurs, sans véritable autonomie de discussion, elle perd une grande partie de sa portée.

On a vu récemment l'impasse dans laquelle cela à conduit pour la négociation sur le régime d'assurance chômage.

Le Premier Ministre Sébastien Lecornu a affirmé vouloir “revitaliser” le syndicalisme. Il constate que “la France est l'un des pays les moins syndiqués d'Europe”. Êtes-vous d'accord avec ce diagnostic de fragilité de la démocratie sociale ? Quelles seraient selon vous les actions volontaristes à mettre en place ?

Le constat est factuel : le taux de syndicalisation est faible, particulièrement chez les jeunes. Mais il faut aller au-delà de ce seul indicateur.

Cyril Cosme, directeur du bureau de l'Organisation internationale du travail (OIT) pour la France, était l'invité d'un de nos récents Club relations sociales “Dialogue social international : mieux comprendre le modèle français”. Il y a partagé les enseignements d'une étude comparative internationale portant sur deux indicateurs : d'une part, le taux de syndicalisation, parmi les plus bas au monde en France, et, d'autre part, le taux de couverture des salariés par un accord collectif, où la France figure en revanche parmi les premiers pays au monde.

La force du dialogue social tient aussi à la vitalité du processus de négociation et à la capacité des acteurs à s'en saisir dans la durée.

Le modèle français s'appuie sur l'adhésion syndicale bien entendu mais aussi sur un système institutionnel de négociation et de généralisation, où l'État tient un rôle important.

Au-delà des chiffres, la question de l'image est centrale. L'image des syndicats est aussi influencée par celle que renvoient les pouvoirs publics et le débat public. Le citoyen perçoit aujourd'hui le syndicalisme à travers deux prismes principaux : le délégué syndical dans l'entreprise et celui qui manifeste dans la rue. Or la réalité est bien plus riche : elle inclut, comme nous l'avons évoqué tout au long de cet entretien, la négociation d'entreprise, la négociation de branche, les accords nationaux interprofessionnels (ANI), ainsi que la construction des politiques publiques relatives au marché du travail.

Question bonus ! Notre dernière interview en 2019 portait sur les travailleurs des plateformes et l'avis rendu par le CESE. Depuis, pas mal de choses ont évolué. Quel est votre regard sur l'ARPE aujourd'hui et pensez-vous qu'elle préfigure un espace de dialogue social pour les travailleurs indépendants ?

L'ARPE est une innovation institutionnelle remarquable.

C'est une autorité hybride, pionnière dans son genre, qui démontre que l'on peut construire des droits pour les travailleurs des plateformes sans pour autant figer les statuts ni dénaturer l'autonomie.

Depuis 2019, le paysage a beaucoup évolué, notamment avec la directive européenne sur les travailleurs des plateformes que les États membres devront transposer d'ici fin 2026. La France avance à son rythme, mais l'ARPE constitue un socle solide.

Est-ce qu'elle préfigure un espace de dialogue social pour l'ensemble des travailleurs indépendants ? C'est en tout cas une piste à suivre. Le monde du travail évolue, les formes d'activité se diversifient, et il est essentiel que le dialogue social accompagne ces transformations.

Un grand merci à Sophie Thiéry pour cet échange passionnant et cette plongée au cœur des enjeux du dialogue social. Une conviction traverse l’ensemble de cette interview : c’est en faisant confiance aux partenaires sociaux, en leur reconnaissant légitimité et autonomie, que l’on construira le travail de demain.

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