Il y a eu deux points de départ : la crise des gilets jaunes et le covid. La crise des gilets jaunes d'une part avec l'expression d'une France qui désespère. Des citoyens qui ont le sentiment d'abandon et d'isolement profonds. Cette même France a continué de travailler pendant la crise du Covid et les confinements successifs. J'avais le sentiment qu'on n'avait pas été assez loin, qu'on n'avait pas assez questionné ce qui avait émergé à ce moment-là.
Notre rapport à la vie a changé. C'est incontestable. Notre rapport au travail également. Certains travaillaient de chez eux, dans des conditions plus ou moins difficiles, et d'autres ont continué à se rendre au travail malgré les risques et l'incertitude régnant autour de la pandémie. Une contrainte supplémentaire par rapport à une autre partie de la population.
Au fond, on a deux France qui apparaissent. Deux France qui ne semblent plus avoir la même communauté de destin. Cette fracture est plus intéressante et plus fine à analyser que la scission traditionnelle issue de la lutte des classes.
On a voulu aller en profondeur. Plutôt que de partir d'un état des lieux présupposé, nous avons fait le choix d'interroger les gens sur leur quotidien afin de faire émerger différentes typologies d'individus en fonction de leur vécu. Je m'attendais à une dizaine de typologies différentes, mais en réalité seulement trois ont émergé de l'analyse des résultats : les Préservés, les Combattants et donc les Invisibles qui représentent plus de 40 % de la population française.
Ce qui les caractérise, c'est qu'ils vivent sous une totale contrainte. On parle quand même de 40 % de la population française. Ils nous disent : je n'ai pas d'oxygène, j'étouffe, je ne peux pas respirer.
Il y a toujours eu des pauvres. Mais il y a encore trente ans, quand vous étiez pauvres ou modestes, vous partagiez le quotidien avec vos pairs. Le patron de votre usine pouvait habiter le même village, dans une belle maison mais quand même dans le même village. On faisait société ensemble. Le lien social, au fond, contrebalançait le fait d'être modestes. On se rassemblait par communauté de vie, on partageait le quotidien, on s'entraidait, on avait le sentiment d'avoir une existence et un destin communs. Bien sûr les contraintes financières étaient fortes, mais le lien social et la solidarité rendaient la vie plus douce.
Aujourd'hui, soyons honnêtes, ce n'est plus le cas. La contrainte financière est toujours là mais le lien social, la solidarité est moins présente. On est seul, on déprime, on est en colère, on se replie sur soi. Je crois que l'éclatement de la cellule familiale a une lourde responsabilité dans ce basculement. Aujourd'hui, 13 millions de personnes sont seules en France, près d'une famille avec un enfant mineur sur 4 est une famille monoparentale (à 83 % une femme seule avec des enfants) : la société française a changé de nature.
On constate un effacement de ce que j'appelle le “faire société”. Au travers de mon engagement pour les tiers lieux, j'ai rencontré ces Français dans les territoires. Ils sont très présents dans nos vies mais on ne les voit plus. On parle des soignants, des ouvriers à l'usine, des livreurs à vélo… ils partagent une communauté de destin et représentent le back office de la France, au sens noble du terme, ils font tourner la société dans laquelle nous vivons.